LES PLUS D'EQUIBOOKS / n°4

Clara Arnaud, rencontre avec une voyageuse à cheval

Extrait N°1Au détour du Caucase, conversation avec un cheval, Gaïa, 2017 :
 
(L'échange se passe dans un taxi)
 
— « Un cheval ? Il demande. Sa mâchoire s'en décroche.
— Oui, je répète, pour porter mes bagages.
— Oui, confirme Armen pour la troisième fois au moins.
— Un cheval... concède-t-il en me regardant l'air perplexe. Cette fois-ci les bras lui en tombent. Pour aller où ?
— En Géorgie, peut-être plus loin... dis-je.
— En Géorgie, confirme Armen avec autorité.
— Mais pourquoi ne pas prendre le bus ? Vous pouvez y être ce soir ? »



 
EQUIBOOKS : Dans votre dernier livre, vous racontez votre traversée à pied de l'Arménie et de la Géorgie. Pour ce voyage, vous avez choisi comme compagnon de route un cheval. Était-ce la première fois que vous voyagiez ainsi ?
 
Clara Arnaud : Depuis que je voyage, c’est en compagnie de chevaux. Cela remonte d’ailleurs à l’enfance, puisqu’un de mes plus beaux souvenirs de vacances c’est l’été de mes six ans : nous partions en roulotte avec ma famille, dans le Limousin, pour une escapade d’une semaine qui m’a laissé un souvenir inoubliable. Le rythme, le rapport aux gens, au territoire, tout change quand on chemine avec un cheval. C’est sans doute une des choses qui me motivent. Par ailleurs, je suis passionnée par les cultures équestres, voyager avec des chevaux dans des pays de cavaliers est la meilleure façon de les rencontrer. C’est ainsi que j’ai pu m’immerger avec les éleveurs semi-nomade kirghizes en 2006, 2007 puis 2010 et 2011, années durant lesquelles je me suis rendue chaque été au Kirghizistan ou au Tadjikistan, dans les zones d’altitude où l’on trouve les pâturages d’été. Il se trouve par ailleurs, que certaines de ces zones étaient difficilement accessibles autrement qu’à cheval ou à pied. Ces expériences m’ont forgée. Les premiers voyages en Asie centrale m’ont d’ailleurs donné envie de découvrir le monde chinois avec des chevaux (deux), ce que j’ai fait en 2008 pendant 6 mois. J’ai à l’époque arpenté avec ces chevaux l’ouest de la Chine, zone de désert et de hauts plateaux, du Taklamakan au Tibet et jusqu’au Yunnan. Ce fut un voyage extraordinaire, de solitude, de douleur et de rencontres magnifiques. Je n’avais que 21 ans, cela a changé ma vie je crois. C’est à l’occasion de ce voyage que je me suis mise à écrire. Depuis, dès que je voyage quelque part, même pour des courtes durées, je tente de trouver des chevaux pour randonner : au Lesotho, au Honduras où je vis, en France.
EQUIBOOKS : Qu'est ce qui vous a poussé à un pareil voyage ? Comment vous y êtes vous préparé ?
 
C.A. : Pour ce voyage dans le Caucase, j’étais mue par l’envie de découvrir les marges occidentales de l’Asie centrale, cette chaîne de montagnes qui s’étend de la Caspienne à la mer Noire, située entre Iran, Turquie, Russie, me fascinait depuis longtemps. J’avais quelques mois de libre et l’envie de larguer les amarres de nouveau, avec un objectif aussi vague qu’excitant : avancer au rythme des rencontres et de l’arrivée de l’été dans les montagnes, ce qui permet d’accéder aux plus hautes vallées. Je me suis très peu préparée mais je pense que je bénéficie désormais d’une expérience qui permet l’improvisation : je connais mon matériel, je sais ce qu’implique de partir avec un cheval. La préparation, cela a été les voyages précédents, pour lesquels j’avais appris à ferrer, à mener un cheval de bât, à nourrir un cheval en toute circonstance, appris la cartographie, appris à faire face à l’imprévu, surtout, et être ouvert aux autres, ce qui est le plus important. Je suis donc partie avec un équipement de montagne, des cartes soviétiques, qui demeurent les meilleures au niveau topographique à l’échelle du Caucase, ainsi que de nombreux livres, je ne connaissais ni mon itinéraire, ni mon point d’arrivée. Je savais juste que j’achèterai un cheval sur place, que j’avancerai vers les hautes terres, avec tout de même l’envie d’arriver en Touchétie. La Touchétie est une région du haut Caucase, enclavée, accessible par un seul col qui n’est ouvert que 4 mois par an, qui a conservé une forte identité culturelle. J’avais rencontré Audrey Bogini, une française qui y organise des voyages à cheval, et elle m’avait donné envie d’aller là-haut. Au fond, pour revenir à votre question, la seule chose qui me pousse vraiment à partir, ce sont les rencontres : avec les gens, les paysages. Et ce travail de décentrement que permet le voyage et qui invite à regarder sa propre réalité avec distance.

 
Extrait 2 : Au détour du Caucase, conversation avec un cheval, Gaïa, 2017 :
 
« Lors des essais auxquels je l'ai soumis la veille il marchait d'un bon pas à ma suite, avec une énergie communicative. Il m'aura fallu une petite heure pour confirmer qu'il s'agissait d'un cheval en pleine forme, doué d'une vive intelligence. Test numéro un, manipuler l'animal, d'abord prudemment, puis avec franchise. Le jauger de la tête au pied, sentir le tendons, oser une main sous le ventre s'attarder sous le passage de sangle, palper le garrot, longer la colonne vertébrale, atteindre la queue en conservant la tête hors de portée des postérieurs, un bon coup de pied et l'on se trouverait décapité. Et puis plisser une main dans la bouche, dans l'interstice entre les canines et les maxillaires, où aucune dent ne peut attraper le doigt, reprendre le chemin de la tête, se hasarder vers les oreilles. Il n'y a qu'à s'emparer un à un des sabots, évaluer l'état de la fourchette et de la sole, gratter d'un couteau pour voir la consistance de la corne. Verdict : apte au service.
Test numéro deux : le confronter à l'inconnu et observer sa réaction. Éclats de voix, frottements d'anorak, écharpe qui vole au vent et sac qui remue non loin de ses oreilles, le soumettre à des gestes et des bruits qui sont autant de source d'effroi potentiel chez un animal conditionné pour prendre la fuite. L'objectif de cette épreuve du feu n'est pas de vérifier son inertie, on ne cherche pas en voyage un compagnon apathique. Il s'agit de voir si l’inclination dominante chez lui est la curiosité ou la prudence, la tempérance ou la panique. Et d'évaluer la façon dont il réagit à une situation nouvelle. Tout comme il y a des êtres humains casaniers et d'autres aventuriers, certains chevaux se révèlent curieux. Ce petit noiraud fait partie de la seconde catégorie, une chance. »
EQUIBOOKS : On voit combien vous avez pris soin de choisir votre compagnon de route. Comment s'apprivoise-t-on en voyage ?  Quels sont les difficultés que vous avez dues surmonter ?
 
C.A. : Un bon cheval de voyage est une perle rare : il doit cumuler des qualités physiques exceptionnelles et des qualités mentales. Partir avec le mauvais cheval est une grave erreur : on peut vite se mettre en danger avec un animal qui n’est pas prêt. Après, le cheval idéal n’existe pas, on fait donc avec les rencontres, et on s’apprivoise, en effet. Les chevaux avec lesquels je voyage, je les manipule et les traite avec beaucoup d’égard et d’attention dans les premiers temps. J’observe, j’apprends à comprendre ce qui les incommode, les motive, leur fait peur : c’est un dialogue. Mon cheval arménien, par exemple, était un merveilleux marcheur, plein d’entrain et un superbe compagnon, très familier. Néanmoins, c’est un étalon qui ne supportait pas le contact avec d’autres mâles. Une fois que j’ai compris cela, j’ai pris de grandes précautions lorsque je traversais des zones où les chevaux pâturaient librement. C’est le genre de difficultés que j’ai dû surmonter. En Géorgie, j’ai voyagé avec un second cheval qui décidait parfois de s’échapper. Il n’allait jamais bien loin, mais le rapport de force pouvait facilement être inversé car il connaissait toutes mes failles. L’important est de rester à l’écoute et de toujours maintenir ce fragile mélange d’autorité, de justesse, de douceur, qui sied aux chevaux et les amène à traverser des montagnes pour vous.

 
En vous lisant, on devine que l'envie de repartir n'est jamais bien loin. Savez-vous quels chemins vous parcourrez bientôt ? A pied et à cheval ?
 
C.A. : L’envie de partir est inextinguible je pense quand on l’a chevillée au corps. C’est quelque chose qui ne vous lâche jamais. D’ailleurs, à peine rentrée du Caucase je suis partie m’installer en Amérique centrale pour des raisons professionnelles. J’y voyage beaucoup. En ce qui concerne de futurs voyages, je n’ai pas d’idée précise, mais ce sera de nouveau, je pense, quelque part entre le Caucase et la Pamir, dans cette Asie centrale où je ne cesse de retourner depuis une douzaine d’années déjà. A pied, à cheval, je n’en sais rien, je ne prévois jamais à plus d’un an où je serai. Ce qui est certain, c’est que j’ai en horreur la vitesse quand je voyage, je fuis les listes de lieux « à voir », ce qui m’intéresse c’est le quotidien, le banal, le marginal, ce qui n’apparaît pas dans les guides de voyage.

 
EQUIBOOKS : Et enfin, une toute dernière question : parmi les livres sur les chevaux que vous avez probablement lus (beaux livres, récit de voyage, roman, ouvrage technique...) quel serait celui que vous conseilleriez à nos lecteurs ?
 
C.A. : Sur les chevaux, je ne peux pas en choisir un mais j’en conseillerais trois : le beau Chevaux de Yan Arthus Bertrand, le Dictionnaire amoureux du cheval de Jean Louis Gouraud, et enfin, un livre pratique qui est une bible pour les voyageurs : Techniques du voyage à cheval d’Emile Brager.

 
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